Le mariage célébré sans contrat place les époux sous le régime légal de la communauté réduite aux acquêts. Ce régime, choisi par défaut par la grande majorité des couples, repose sur une logique simple : ce qui est acquis pendant le mariage appartient à parts égales aux deux époux. Mais cette logique se heurte vite à la réalité – celle des héritages reçus, des biens possédés avant l’union, de l’argent qui circule entre les comptes au fil des années. La liquidation du régime, au moment du divorce, sert précisément à débrouiller ces flux. Et c’est là qu’interviennent les récompenses.
Trois patrimoines, pas deux
Le mariage ne crée pas un, mais trois patrimoines : le patrimoine propre de l’époux, le patrimoine propre de l’épouse, et un patrimoine commun – la communauté – qui se constitue pendant l’union.
Ces trois entités cohabitent. Elles peuvent recevoir et dépenser, prêter et emprunter, financer ou être financées.
Pendant la vie commune, les frontières entre ces patrimoines deviennent floues. L’argent du compte joint sert à entretenir un appartement reçu en donation par l’un des époux. Une partie d’un héritage est versée comme apport pour l’achat de la résidence familiale. Des travaux sont financés sans qu’on sache trop avec quel argent. À la liquidation, il faut remettre les compteurs à zéro, et c’est le mécanisme des récompenses qui s’en charge.
Le patrimoine propre : ce sur quoi la communauté n’a pas prise
L’article 1405 du Code civil pose le principe : restent propres les biens dont les époux avaient la propriété au jour du mariage, ainsi que ceux qu’ils acquièrent ensuite par succession, donation ou legs. Un appartement hérité de ses parents, des liquidités reçues d’un grand-parent, une maison achetée avant la célébration : tout cela reste hors communauté.
Le patrimoine propre n’est pas figé. Il continue d’exister pendant le mariage, peut être vendu, échangé, réinvesti. Mais il garde son caractère propre sous une condition essentielle : que l’on puisse en retracer l’origine et le cheminement.
Les récompenses : le rééquilibrage des flux
L’article 1402 du Code civil pose une présomption redoutable : tout bien est réputé acquêt de communauté si l’on ne prouve pas qu’il est propre. Autrement dit, à défaut de preuve, ce qui se trouve dans le patrimoine commun à la liquidation appartient à parts égales aux deux époux, y compris ce qui aurait pu avoir une origine propre.
Le mécanisme des récompenses sert à rééquilibrer les transferts qui ont eu lieu pendant le mariage :
- Quand un époux a financé avec ses fonds propres une dépense qui a profité à la communauté, la communauté lui doit récompense.
- Quand la communauté a financé avec ses fonds une dépense qui a profité au patrimoine propre d’un époux, c’est l’époux qui doit récompense à la communauté.
Ces récompenses se règlent au moment de la liquidation.
La traçabilité : sans preuve, l’argent change de camp
L’argent est fongible. Une fois mêlé sur un compte commun, il devient indistinguable de l’argent commun. C’est la raison pour laquelle la traçabilité est centrale dans toute liquidation.
Une donation reçue par virement, déposée sur un compte joint et lentement consommée pour les dépenses du foyer pose, à la liquidation, un problème de preuve. L’époux qui a reçu la donation doit pouvoir établir trois choses : l’origine propre des fonds (acte de donation, virement traçable), leur entrée dans la communauté (relevés bancaires), et leur emploi par la communauté (factures, dépenses identifiées).
Sans cette chaîne de preuves, la donation est réputée s’être fondue dans la masse commune. L’époux qui l’avait reçue ne peut plus la revendiquer comme propre, et il n’a droit à aucune récompense.
Le conseil que je donne en consultation est simple : conservez tout. Les actes de donation, les avis de virement, les relevés bancaires, les factures importantes.
Trois situations, trois traitements
Reprenons un cas concret : un époux a reçu une donation de 100 000 euros pendant le mariage. Le sort de cette somme à la liquidation dépend entièrement de ce qu’il en a fait.
Premier cas — l’argent est resté sur un compte ouvert au nom propre de l’époux. Aucun flux entre les patrimoines, aucune dépense au profit de la communauté. La somme reste propre, identifiable, traçable. Pas de récompense à demander. À la liquidation, l’époux la conserve intégralement.
Deuxième cas — l’argent a été versé sur le compte joint, puis consommé pour les besoins du foyer. Il y a eu transfert du patrimoine propre vers la communauté, et la communauté en a tiré profit. La récompense est due, et son montant est égal à la dépense faite – c’est-à-dire au montant qui a été effectivement employé par la communauté (article 1469 alinéa 1 du Code civil). Si les 100 000 euros ont été dépensés, la communauté doit récompense de 100 000 euros à l’époux.
Troisième cas — l’argent a servi à acquérir un bien immobilier qui se retrouve dans le patrimoine commun à la liquidation. Le calcul change. Lorsque la valeur empruntée a servi à acquérir un bien encore présent dans le patrimoine de la communauté, la récompense ne peut être inférieure au profit subsistant (article 1469 alinéa 3). Concrètement : si l’apport de 100 000 euros représentait un quart du prix d’achat d’une maison (pour 400 000 euros), qui est estimée aujourd’hui à 600 000 euros, la récompense due par la communauté est de 150 000 euros, plus-value comprise. L’époux récupère ainsi non seulement sa mise, mais la part de l’enrichissement qu’elle a permis.
La déclaration de remploi : la parade en amont
Pour éviter qu’un bien acheté pendant le mariage avec des fonds propres tombe en communauté, le Code civil offre une solution préventive : la déclaration de remploi (articles 1434 et 1435). Lors de l’acquisition, l’époux qui finance avec ses fonds propres peut faire mentionner dans l’acte notarié que l’achat est réalisé en remploi de fonds propres. Le bien acquis reste alors propre, et n’entre jamais dans la communauté.
C’est une formalité simple, qui se règle chez le notaire au moment de la signature. Beaucoup de couples l’ignorent ou la négligent – et la découvrent, des années plus tard, en plein divorce, quand il est trop tard pour la rétablir.
Quand consulter ?
Le plus tôt possible. Une consultation avant une opération patrimoniale – réception d’un héritage, achat d’un bien, vente d’un actif – coûte infiniment moins cher qu’une bataille de récompenses dix ans plus tard.
En cas de séparation, dès les premières démarches : la liquidation se prépare, elle ne s’improvise pas.
Cet article est rédigé à titre informatif. Il ne constitue pas un conseil juridique personnalisé.


